La chambre de travail

installation 2012
bureau gravé en matrice d'impression
production d'un papier peint un d'une édition à partir du bureau


Se concentrer. S’asseoir et faire de l’ordre.
Allumer la radio. Eteindre la radio et allumer ITunes.
Baisser le son.
Se concentrer. Réfléchir… Baisser encore un peu le son.
Fermer la porte. Se concentrer !
Tailler son crayon, non vider le réservoir de son taille-crayon et tailler
son crayon.
Se rasseoir, prendre une nouvelle page, propre.
Enlever son pull, se concentrer.
Faire une liste.
Numéroter la liste en triant les choses dans l’ordre de leurs importances.
Réécrire la liste.
Faire silence.
Ne plus regarder par la fenêtre.
Remettre du volume sonore pour ne plus écouter l’aération.
Fermer la fenêtre.
Changer la musique,
mettre quelque chose de calme comme de la musique calme.
Se rasseoir.
Faire une liste de mots :

S’abriter, s’isoler, se terrer, se cacher, se réfugier, se reclure, se confiner,
s’abstraire, se chambrer, se séquestrer, se séparer, se protéger, se
couvrir, se détacher, se dissimuler, se planquer, se soustraire, se tapir, se
dérober, se retirer, s’éclipser, se mettre à l’abri, s’enterrer, s’esseuler, se
barricader, se calfeutrer, se clapir, se claquemurer, se mettre à couvert,
se motter, se cloîtrer, se clôturer, esquiver, éluder, s’escamoter, s’évader,
s’écarter, échapper, partir, se sauver, se tirer, se dissoudre, se cantonner,
se murer, se carapater, se replier, se recroqueviller, se rétracter,
s’estomper, se fondre, se camoufler, se masquer, se volatiliser, se dissiper,
décamper, se nicher, se mettre en cage, s’enfermer, se claustrer,

Faire semblant d’être partie.
Baisser la lumière et ne garder que la lampe de bureau.
Espérer que tout le monde pense que vous êtes partie.
Se re-concentrer. Réfléchir.
Je gratte la surface de mon bureau avec la pointe de mon compas. Sous
le placage sombre, il y a du bois mou. Assez mou pour enfoncer la pointe
jusqu’au caoutchouc. S’il n’était pas là ce caoutchouc, peut-être que
je pourrais le transpercer. Faire passer la lumière. Elle arriverait sur ma
chaussure. Enfin il faudrait que je déplace ma lampe pour que l’ampoule
soit juste au-dessus mais la lumière passerait et se serait plus facile de
retrouver ma gomme quand elle roule par terre.
Se re-concentrer, se mettre un ultimatum, mettre en forme une idée, écrire
une page.
Rapprocher sa chaise, pas trop.
Il y a des choses que l’on nous transmet et qui nous encombrent.
Des choses qui battent au creux de nos paumes et qui nous guident à notre
insu. Des transmissions taboues, inconscientes, que l’on nous glisse entre
deux photos de famille. Des choses qui nous cachent et dans lesquels on
se cache.
En plus de mon histoire, celle de mes parents tous les deux sculpteurs, il y
a les outils. Les outils que mon père avait pour tailler, poncer. Ces choses
qui dans des boîtes, comme des trésors, deviennent pour moi prothèses,
extensions de mes mains.
En m’en emparant, sans y réfléchir, après de longues années où jamais je
n’avais pensé en avoir besoin, ils se sont adaptés à mes outils et ils sont
venu les remplacer. Ces petites mèches qui comme par magie fonctionnent
sur mon Dremel Lidl.
Comment ai-je pu penser si longtemps que j’étais arrivée là pas hasard.
Surtout je pense qu’il serait content que son investissement dans cet
outillage, qui lui a coûté les yeux de la tête, serve. Me serve. Je ne peux
pas affirmer qu’il serait fier de mon travail. Je suis bien à des années lumière
de sa pratique, mais je sculpte. Je sculpte avec lui, l’air de rien.
Une transmission qui ne m’encombre plus mais qui m’accompagne. Il
reste tout de même une histoire à m’approprier, et une petite revanche de
femme, pour ma mère qui n’a jamais pu être une artiste mais juste une
femme au foyer, une peintre du dimanche. Une femme qui a osé sculpter
qu’une fois l’artiste disparu.
Et j’y travaille à cette revanche, et avec ses outils en prime.
Des outils pour gratter. Qui s’enfoncent dans le bois et le déchiquette. De
longues échardes que du bout des doigts j’arache une par une.
Me perdre dans le détail.
Un deux trois quatre, faire de la répétition une protection.
Ranger le compas.
Et puis il y a ce papier peint, qui envahit l’espace et le rétrécit. C’est comme
si les murs avançaient inexorablement vers moi, doucement vers moi.
Il est préférable de le regarder de loin, pour se sentir en pays exotique. Une
petite chaleur triste. Coincée sur mon île réduite à la taille de mon bureau,
j’ai le nez collé à lui. Je ne distingue plus que les blancs qui forment de
drôles de masques tribaux, qui me regardent.
Baisser les yeux.
Mon bureau flotte lentement, le vent souffle dans les palmes. Peut-être
n’est-ce que l’aération qui me fait froid dans le dos.
Je n’ai gravé qu’un seul mot.

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